Maurice accuse le Royaume-Uni de freiner le transfert des Chagos, ravivant un différend de souveraineté vieux de plusieurs décennies sur cet archipel de l'océan Indien.
Selon les autorités mauriciennes, les hésitations de Londres à finaliser l'accord de cession de 2025 sapent la confiance et laissent des milliers de Chagossiens déplacés dans l'incertitude quant à leur avenir.
Ce qui s'est passé
Le transfert des Chagos a été acté dans un accord diplomatique signé en mai 2025, au terme de longues années de négociations entre Londres et Port-Louis.
Cet accord, largement salué comme une avancée majeure, devait mettre fin à l'administration britannique des îles Chagos et rendre la pleine souveraineté à Maurice avant la fin de l'année.
Six mois plus tard, les autorités mauriciennes affirment que les avancées sont « pratiquement gelées ».
Selon elles, le Royaume-Uni a repoussé à plusieurs reprises les réunions techniques, invoquant des problèmes de sécurité et de logistique liés à la base militaire américaine de Diego Garcia — la plus grande île de l'archipel.
Aucune date officielle n'a encore été fixée pour la finalisation du transfert.
Le ministre des Affaires étrangères Alan Ganoo a vivement critiqué ces retards, les qualifiant de « manquement inacceptable à la parole donnée ».
« Le Royaume-Uni continue de parler de coopération tout en ignorant ses propres engagements », a-t-il déclaré.
« Les Chagossiens méritent des actes, pas des consultations sans fin. »
Le Royaume-Uni, de son côté, soutient que les discussions restent « constructives et en cours », soulignant que la transition implique des « détails opérationnels et de défense sensibles ».
La réponse de Maurice et une frustration grandissante
Le Premier ministre Pravind Jugnauth a publiquement condamné ce qu'il décrit comme « une succession d'hésitations » du côté britannique.
Il a déclaré au Parlement cette semaine que Maurice ne tolérera pas « d'autres manœuvres diplomatiques » et a averti que le pays pourrait soulever la question de nouveau devant l'Assemblée générale des Nations Unies si aucun progrès n'est enregistré d'ici début 2026.
« Le transfert des Chagos n'a jamais été censé être symbolique », a dit Jugnauth.
« C'est un engagement juridique reconnu par le droit international, et Maurice ne s'arrêtera pas tant que cet engagement ne sera pas respecté. »
Maurice a reçu le soutien de plusieurs États africains et de l'océan Indien, qui voient cette affaire comme un test de la justice post-coloniale.
L'Union africaine a également réaffirmé son appui, exhortant le Royaume-Uni à se conformer à l'avis consultatif de la Cour internationale de Justice (CIJ) de 2019, qui avait jugé illégale la poursuite du contrôle britannique sur les îles.
La position du Royaume-Uni et les préoccupations sécuritaires
Le Foreign Office continue d'affirmer que le Royaume-Uni reste engagé dans le processus.
Ses responsables soutiennent que les discussions doivent tenir compte avec soin des dispositions de défense liées à la base américaine de Diego Garcia — un site stratégique vital utilisé pour la sécurité régionale et les opérations antiterroristes.
Un porte-parole du gouvernement britannique a déclaré dans un communiqué écrit :
« Nous restons engagés avec Maurice pour parvenir à un résultat mutuellement bénéfique. Le processus est complexe et doit préserver les intérêts de défense et de sécurité de toutes les parties concernées. »
Des analystes font remarquer que si le Royaume-Uni a publiquement soutenu l'idée d'un transfert pacifique, il reste prudent face à tout geste susceptible de perturber la coopération en matière de défense avec les États-Unis ou de susciter des critiques politiques sur le plan intérieur.
Les enjeux mondiaux
Ce débat autour du transfert des Chagos se développe à un moment où les discussions mondiales sur la souveraineté, la décolonisation et la stratégie maritime s'intensifient.
Le président français Emmanuel Macron a récemment effectué une visite dans la région de l'océan Indien en mettant l'accent sur la coopération en matière de sécurité maritime, tandis que les discussions du G20 plus tôt cette année ont inclus des échanges parallèles sur la stabilité de l'océan Indien.
Des experts estiment que ce retard reflète le bras de fer géopolitique entre la responsabilité morale et les impératifs stratégiques.
Dr. Leena Mootoosamy, chercheuse en relations internationales, a confié à L'Express :
« Maurice considère cela comme une décolonisation inachevée, tandis que le Royaume-Uni le présente comme une question technique. La réalité, c'est que la politique de défense mondiale freine la justice. »
Les Chagossiens réclament des actes
Pour les Chagossiens — descendants des insulaires expulsés de force dans les années 1960 et 1970 — ce transfert représente l'espoir de rentrer enfin chez eux.
Mais cet espoir s'étiole à mesure que les retards bureaucratiques s'accumulent.
Des dizaines de Chagossiens ont manifesté cette semaine devant la Haute-Commission britannique à Port-Louis, brandissant des pancartes avec les slogans « Fifty Years Is Enough » et « We Want Our Islands Back. »
La responsable communautaire Eveline Lebrasse a déclaré :
« Nous avons attendu trop longtemps. Chaque retard ressemble à une trahison. Les gens en ont assez d'entendre des promesses qui ne se concrétisent jamais. »
Beaucoup de manifestants ont aussi exprimé leurs inquiétudes face à la hausse des coûts du logement à Maurice, alors que de plus en plus de familles chagossiennes se préparent à un retour qui reste incertain.
Plusieurs ONG ont réclamé des programmes de logement transitoire et des fonds de relocalisation pour éviter des difficultés économiques aux familles déplacées.
Les réactions politiques locales et internationales
À Maurice, les partis d'opposition ont accusé le gouvernement Jugnauth d'être trop patient avec Londres.
Des responsables du Labour Party et de L'Alliance Nationale estiment que le gouvernement devrait adopter une position juridique plus ferme plutôt que de miser sur la diplomatie.
Selon eux, sans échéances claires ni mécanismes contraignants, le transfert pourrait « s'étirer sur encore une décennie ».
De leur côté, les partisans du gouvernement soutiennent qu'une confrontation pourrait se retourner contre Maurice en ralentissant la coopération avec les alliés internationaux.
Au Royaume-Uni, plusieurs membres du Parlement ont également remis en question la lenteur du gouvernement.
Le député travailliste Clive Lewis a exhorté les ministres à « aligner les discours sur les actes », tandis que d'autres ont insisté sur la nécessité de respecter la décision de la CIJ et de « clore ce chapitre colonial avec intégrité ».
Certains députés proches des milieux de la défense restent toutefois prudents, avertissant que tout geste brusque pourrait « compliquer la logistique de défense » et « affaiblir la posture sécuritaire occidentale dans l'Indo-Pacifique ».
Les réactions sur les réseaux sociaux
La polémique a dominé les discussions en ligne dans les deux pays.
Les hashtags #ChagosHandover, #Mauritius et #DecolonisationNow ont été tendance au niveau régional après les dernières déclarations de Maurice.
Des défenseurs des droits humains, des journalistes et des observateurs internationaux ont donné leur avis.
Un post viral d'un journaliste mauricien disait :
« Ce n'est pas un problème de transfert. C'est un problème de crédibilité. Soit le Royaume-Uni honore sa promesse, soit il reconnaît qu'il n'en a pas la volonté. »
Les commentateurs britanniques étaient plus divisés, certains soutenant l'appel à la transparence et d'autres défendant l'approche prudente du Royaume-Uni en raison de ses obligations sécuritaires.
Des internautes ont aussi souligné l'ironie de voir le Royaume-Uni promouvoir la démocratie à l'étranger tout en refusant, selon eux, d'agir de manière décisive sur la question de la souveraineté des Chagos.
Les prochaines étapes des négociations
Des initiés diplomatiques s'attendent à ce que de nouvelles discussions techniques initiales début décembre 2025 permettent de revoir le calendrier du transfert et de finaliser la documentation juridique.
Maurice a indiqué qu'elle poussera pour un calendrier écrit et pourrait inviter des observateurs de l'ONU pour garantir la transparence.
Si les avancées restent lentes, Port-Louis pourrait porter l'affaire devant les juridictions internationales ou chercher des résolutions plus contraignantes via l'Union africaine et le Commonwealth.
Le Royaume-Uni, de son côté, devrait proposer une transition par étapes liée au maintien de l'accès militaire américain.
Des experts estiment qu'un arrangement hybride — accordant la souveraineté à Maurice tout en permettant aux opérations de défense occidentales de se poursuivre sous bail — pourrait s'imposer comme le compromis le plus réaliste.