À Mafate, ce que les familles trouvent dans leurs assiettes arrive presque entièrement par les airs. Dans ce cirque accessible uniquement à pied ou en hélicoptère, niché au cœur du massif du Piton des neiges et inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, les 850 habitants qui vivent dans cet écrin biologique dépendent depuis les années 1980 d’un approvisionnement héliporté pour toutes leurs denrées.
Il n’en a pas toujours été ainsi. « Au début du siècle, vers les années 1920, 3 000 personnes habitaient le cirque et étaient majoritairement des agriculteurs », rappelle Janik Payet, responsable de l’antenne Ouest au Parc national de La Réunion. « Dans les années soixante, le cirque a connu un déclin de sa population et des surfaces agricoles cultivées. Aujourd’hui, il en reste très peu. »
Ce basculement tient à une histoire économique bien précise. Le développement du tourisme dans les années quatre-vingt a peu à peu fait disparaître l’agriculture locale, alors que Mafate était autrefois autonome dans sa production. Pour loger et nourrir les milliers de touristes qui viennent chaque année randonner dans le cirque, les habitants, autrefois producteurs, se sont convertis en gîteurs. Le recours systématique à l’héliportage a fini par uniformiser ce que ces visiteurs trouvent dans leurs gîtes. « Il y a plusieurs gîtes à Mafate, à chaque fois, on y mange la même chose : boucané, cari de poulet, rougail saucisse », constate Janik Payet. « Il faut diversifier cette offre, proposer une production locale et améliorer la qualité. Il faut aussi proposer davantage d’options végétariennes. Les petits-déjeuners peuvent aussi être repensés : plutôt que de mettre à disposition de la confiture importée, dans des contenants individuels jetables, pourquoi ne pas la faire maison ? Il y a des traditions culinaires réunionnaises et mafataises à revaloriser. »
C’est pour inverser cette trajectoire que le Parc national de La Réunion et les communes de Saint-Paul et de La Possession ont remis l’agriculture au cœur des préoccupations locales. Depuis 2018, un projet alimentaire territorial (PAT) baptisé « Planté pou manzé » est mené pour redynamiser le cœur habité du cirque et relancer une agriculture durable et agroécologique. « Sur ce territoire atypique, vitrine de La Réunion et de son patrimoine, l’agriculture et l’alimentation sont au cœur des enjeux de gestion des ressources (eau, sol), d’aménagement de l’espace (gestion du foncier), de gestion des déchets, d’économie sociale et de valorisation du patrimoine », précisent les porteurs du projet, pour qui la problématique alimentaire est une composante forte de l’objectif des institutions (Département, communes, TCO) et des Mafatais de faire du cirque un éco-territoire.
La première phase du projet a consisté à mobiliser des financements et à sensibiliser les habitants. Une vingtaine d’acteurs, producteurs, gîteurs et maraîchers, se sont réunis autour d’une ambition commune : produire sur place ce qui est consommé sur place. Deux cantines scolaires, alimentant huit écoles, ont été intégrées au PAT, et les élèves bénéficient désormais de repas locaux.
Faire venir des producteurs reste toutefois le maillon fragile. « Ce n’est pas facile d’attirer des porteurs de projet », avoue Janik Payet. Cette mission fait partie du PAT de niveau 2, lancé en 2025. « Le renforcement de l’autonomie alimentaire du territoire dépend des producteurs qui s’installent. On a repéré des porteurs de projet, on les forme et on les aide à accéder aux aides. On réfléchit aussi à créer un espace-test agricole, en lien avec le département. Cet espace nous permettrait d’installer un producteur qui n’a pas forcément de statut agricole afin qu’il puisse bénéficier d’un accompagnement administratif et qu’il puisse se lancer sans prendre trop de risques. »
L’ambition de faire de Mafate un éco-territoire ne se limite pas à la production. La question des déchets pèse lourdement sur ce territoire sans route. L’intégralité des déchets du cirque est évacuée par hélicoptère par l’intercommunalité de l’Ouest, à raison d’une évacuation par mois, soit 300 tonnes par an, pour une dépense de 300 000 à 400 000 euros annuels, précise Janik Payet, qui regrette que ces déchets ne soient pas triés. « Il y a dans ce projet un volet pour réduire le gaspillage alimentaire et éviter les emballages », rappelle Claire Colliaux, chargée de mission pour le PAT Mafate.
En avril 2025, le PAT a été labellisé niveau 2 et est désormais porté par une association, « PAT Mafate », composée du Parc national de La Réunion et des communes de Saint-Paul et de La Possession. Chacun contribue financièrement à hauteur de 30 000 euros par an et mobilise des moyens humains. « Le PAT de niveau 2 continue les actions engagées dans le cadre du PAT de niveau 1 en soutenant la mise en réseau des acteurs, les projets individuels et collectifs de production agricole et de transformation, l’approvisionnement de la restauration scolaire en produits locaux et la sensibilisation des élèves et parents d’élèves à l’alimentation saine et durable », détaille Claire Colliaux.
Ce nouveau plan ajoute un axe consacré à l’accès pour tous les Mafatais à une nourriture de qualité, ainsi qu’un focus sur des actions de prévention et de lutte contre le diabète et l’obésité. L’association souhaite aussi agir sur la précarité alimentaire et accompagner les familles vers une alimentation plus saine. « Avec ce nouveau plan, on souhaite aussi améliorer les jardins pédagogiques pour qu’ils soient des espaces vitrines et pour donner envie aux habitants de participer à la valorisation des terres. »
Pour les habitants de Mafate, l’enjeu est simple : retrouver, un jour, dans leurs assiettes comme dans celles des randonneurs, le goût d’une terre qu’ils avaient fini par abandonner. Les premiers producteurs formés dans le cadre de l’espace-test agricole sauront-ils convaincre les suivants de s’installer dans le cirque ?