La BCE se réunira jeudi à Francfort avec la crise budgétaire et politique française au cœur des débats. La France, devenue le maillon faible de la zone euro, impose désormais sa trajectoire à l’agenda monétaire de l’institution. Selon les analystes, ces turbulences ne devraient toutefois pas entraîner de réponse monétaire immédiate: les taux directeurs devraient rester inchangés, le taux de dépôt demeurant à 2,5 % après les deux relèvements effectués cette année.
Le choc énergétique lié au conflit au Moyen-Orient continue d’occuper les esprits à Francfort, mais les quelques données économiques publiées depuis septembre ne semblent pas de nature à modifier le cap de l’institution. L’attention devrait rapidement se déplacer vers la France et, comme le résume Andrew Kenningham, économiste chez Capital Economics, vers “la manière dont la BCE répondra à la crise budgétaire et politique en cours”.
La question de la soutenabilité des finances publiques françaises s’est posée avec une acuité nouvelle. Sur fond de polarisation de la société et de difficultés à engager les réformes de redressement des comptes publics, le rendement de la dette française à dix ans a franchi la semaine dernière le seuil des 5 %, une première depuis 2002. L’écart de rendement, ou “spread”, avec l’emprunt allemand à dix ans a dépassé les 170 points de base, un sommet depuis l’automne 2011.
Les investisseurs s’inquiètent d’une dette et d’un déficit français parmi les plus élevés d’Europe, du débat houleux autour du budget 2027 et des incertitudes liées à l’élection présidentielle. Le contexte politique s’est encore tendu ces derniers jours avec un fort mécontentement social et des manifestations émaillées de violences et de pillages.
Dans ce climat, l’agence de notation Moody’s a surpris vendredi en s’abstenant de toute action sur la dette française, maintenant de fait son appréciation à Aa3 avec perspective négative. L’agence explique que cette notation, qui caractérise une dette “de bonne qualité”, “part de l’hypothèse qu’un budget 2027 réduisant le déficit public sera adopté, tandis que (…) les tensions sociales se modéreront quelque peu dans les prochains mois”.
Une intervention de la BCE reste peu probable à ce stade, même si la hausse des taux d’emprunt français constitue un risque potentiel pour la zone euro si elle s’étend à d’autres pays. Les marchés s’interrogent sur le moment où Francfort pourrait activer l’Instrument de protection de la transmission (TPI), créé en 2022 mais jamais utilisé, qui permet en théorie des achats massifs d’obligations d’Etat pour contenir les tensions sur les marchés.
Mais “la barre reste haute”, déclare à l’AFP Michel Martinez, chef économiste chez Société Générale CIB. “Il faudrait que la BCE juge l’écartement des spreads français injustifié au regard des fondamentaux et menaçant pour la transmission monétaire dans la zone euro”, explique-t-il. Un tel jugement, “éminemment politique” à quelques mois de l’élection présidentielle, risquerait selon lui d’entraîner l’institution “dans le débat national, au prix de doutes sur son indépendance”. Christine Lagarde a récemment martelé que “les moyens d’enrayer l’envolée des taux de rendement sur la dette française doivent être d’abord trouvés en France”.
La décision de la BCE interviendra après celle, mercredi, de la Réserve fédérale américaine, elle aussi attendue sur un statu quo après sa hausse de septembre. L’inflation dans la zone euro a atteint 3,8 % en septembre, un plus haut de trois ans, mais l’inflation hors prix d’énergie est restée quasiment inchangée, signe que la hausse des prix des carburants “n’a jusqu’à présent entraîné que très peu d’effets de second tour”, selon l’économiste d’ING Carsten Brzeski. Pour ce dernier, la crise française a même “réduit les chances d’une nouvelle hausse des taux”, les marchés obligataires ayant en partie “pris le relais du travail de la BCE”.
La hausse récente des rendements obligataires mondiaux reflète les inquiétudes quant à l’endettement public, à l’inflation et aux besoins massifs de financement de l’intelligence artificielle. En renchérissant le coût du crédit pour les ménages et les entreprises, ce mouvement produit des effets proches de ceux d’un relèvement des taux directeurs. La plupart des économistes continuent néanmoins d’anticiper une dernière hausse des taux en décembre, lorsque la BCE disposera de nouvelles prévisions de croissance et d’inflation.
Christine Lagarde devrait enfin être interrogée sur son avenir, alors que les spéculations sur un départ anticipé avant l’échéance de son mandat en octobre 2027 ont été ravivées ces dernières semaines.