Kélonia : de ferme aquacole à sanctuaire des tortues marines

Kélonia : de ferme aquacole à sanctuaire des tortues marines

D'un élevage lucratif à un modèle économique porté par la science et le tourisme

À Saint-Leu, sur la côte ouest de La Réunion, un site a changé deux fois de vocation en quelques décennies, et chaque conversion a eu son prix. Ancien four à chaux, transformé en 1977 en Ferme CO.R.A.I.L, acronyme de Compagnie Réunionnaise d’Aquaculture et d’Industrie Littorale, il abritait un élevage intensif de tortues marines prélevées dans les eaux du nord de l’île. Les animaux sauvages y étaient élevés selon la méthode du ranching, destinés à être consommés en viande, en huile ou pour leurs écailles. Pendant plus de quinze ans, cette exploitation a perduré, malgré la législation internationale et les combats écologistes qui dénonçaient ces pratiques.

Le directeur de Kélonia, Mayeul Dalleau, rappelle que les polémiques sont arrivées très tôt : “Très vite, après la création d’élevage, il y a eu certaines polémiques sur les conditions d’élevage et le fait de manger des tortues marines.” Dans les années 1990, l’exploitation ferme et la question de son avenir se pose. C’est alors que la Région Réunion, misant sur l’expertise et les connaissances développées autour de l’animal, décide d’acquérir le site et de le transformer. Un pari économique autant qu’écologique. Les opérateurs de l’ancienne ferme ne disparaissent pas pour autant : certains membres de l’équipe sont conservés, mais leurs métiers sont transformés.

En 2006, le centre devient l’observatoire des tortues marines de La Réunion, baptisé Kélonia en référence au mot latin Chélonia, “tortue”. Il se dote d’un centre de soins pouvant accueillir entre 40 et 70 animaux par an et d’une équipe scientifique. Aujourd’hui, une trentaine de salarié.e.s soignent des tortues principalement victimes de collisions avec les bateaux et de pêche à la ligne accidentelle. Les soins s’étendent de quelques semaines à plusieurs mois, et certaines tortues, trop vulnérables après un accident ou une maladie, sont conservées à vie.

Un partenariat économique s’est aussi construit avec les pêcheurs réunionnais, acteurs à la fois des dommages et de la chaîne de sauvetage. “C’est d’eux-mêmes qu’ils sont venus, parce qu’ils percutaient accidentellement les tortues”, explique Mayeul Dalleau. Ce sont désormais eux qui ramènent les animaux au centre pour qu’ils soient pris en charge. Autre menace documentée par le centre : l’omnprésence du plastique. “Plus de 80% des tortues qui arrivent en centre de soins ont ingéré des plastiques”, assure Claire Jean, responsable scientifique de Kélonia.

Au-delà du soin, Kélonia a bâti en vingt ans une expertise scientifique valorisable. Le centre assure le suivi des tortues marines de la zone en collaboration avec d’autres instituts, sensibilise des centaines d’élèves de la région et a développé des dispositifs innovants comme la plateforme TORSOOI. “C’est une plateforme qui regroupe une base de données collectées sur les tortues, suivi de pontes, suivis des individus, des menaces, et qui intègre un système de reconnaissance par photo-identification”, précise Claire Jean. La méthode, entièrement réunionnaise, repose sur les profils de têtes des tortues, qui forment un dessin comparable à une empreinte digitale, et permet d’identifier un bébé plusieurs décennies plus tard. Elle est aujourd’hui utilisée dans les océans du monde entier.

Les résultats se mesurent aussi sur le terrain. “En 1998, quand ils ont commencé, on comptait pendant les survols 5 tortues en surface sur la côte ouest de Saint-Leu à Saint-Paul, désormais on en compte plus d’une centaine, ce qui révèle vraiment une abondance des tortues”, souligne la scientifique. Elle insiste toutefois sur le fait que cette réussite ne se résume pas à Kélonia : d’autres associations comme le CEDTM, la Réserve marine ou Globice contribuent à faire évoluer les mœurs dans le rapport des Réunionnais à l’environnement, et par ricochet auprès des touristes qui visitent l’île.

Ce parcours réunionnais résonne alors que la Conférence d’Erevan de 2026 sur la biodiversité s’achève ce vendredi 30 octobre en Arménie. Pendant une dizaine de jours, plusieurs états signataires de la convention sur la diversité biologique y ont fait le point sur les engagements pris et les avancées en matière de protection de la biodiversité. Le récit de Kélonia est notamment raconté dans un reportage de Radio France accessible ici : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-reportage-de-la-redaction/a-la-reunion-le-pari-reussi-de-kelonia-pour-proteger-les-tortues-marines-8002556

Les défis restent nombreux pour l’avenir. “Pour nous ça va être de maintenir l’augmentation de ces populations, qu’elles continuent de venir à la Réunion, qu’elles se retrouvent dans des habitats qui restent favorables et que les menaces n’augmentent pas”, conclut Claire Jean.

Questions-réponses

Quelle était la vocation initiale du site de Saint-Leu après 1977 ?

Elle est devenue en 1977 la Ferme CO.R.A.I.L, un élevage intensif de tortues marines prélevées dans les eaux du nord de l'île, destinées à la consommation (viande, huile, écailles), avant de fermer dans les années 1990.

Qui a acquis le site et pourquoi ce choix est-il qualifié de pari économique ?

La Région Réunion a acquis le site en misant sur l'expertise et les connaissances développées autour de l'animal, dans un pari à la fois économique et écologique, en conservant certains employés dont les métiers ont été transformés.

Que fait Kélonia aujourd'hui et avec quelle équipe ?

Une trentaine de salarié.e.s y soignent des tortues victimes de collisions avec les bateaux et de pêche à la ligne accidentelle, avec 40 à 70 animaux accueillis par an.

Quelle innovation scientifique issue de Kélonia est utilisée à l'international ?

La reconnaissance par photo-identification basée sur les profils de têtes des tortues, intégrée à la plateforme TORSOOI, permet d'identifier un individu plusieurs décennies plus tard et est utilisée dans les océans du monde entier.