« Je tiens à ma vie » : la peur des réseaux au procès du triple narcoticide à Aix-en-Provence
« Je ne sais pas si je peux en parler ici, je tiens à ma vie. » Cette phrase, prononcée mardi devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence, résume le défi que pose depuis une semaine le procès du triple homicide lié au narcotrafic marseillais : comment rendre la justice quand la peur des réseaux criminels s’invite dans la salle d’audience ? La veuve de Brahim Chabane, l’une des trois victimes retrouvées carbonisées fin 2020 près de Marseille, en a apporté l’illustration la plus frappante.
La jeune femme de 26 ans, agente hospitalière, avait pourtant tout raconté aux enquêteurs six ans plus tôt. Dans les jours ayant suivi ce triple homicide, emblématique des guerres de territoire du narcotrafic marseillais, elle avait formulé des « dépositions précises, circonstanciées et réitérées » sur le contexte et les acteurs présumés du drame, comme l’a rappelé une avocate. Elle avait décrit comment son époux, mort à 22 ans, « était dans le trafic depuis 2017 », année de leur mariage, alors qu’elle avait 17 ans, et comment il venait de prendre la gestion d’un réseau de cocaïne. Elle avait cité les noms de ses fréquentations et évoqué une dette de 100.000 euros qu’il tentait de récupérer.
Devant la cour, tout a changé. Après plus d’une heure de déposition entrecoupée de pleurs, la veuve a éludé, nié, affirmé ne plus se souvenir. « Je ne me souviens plus », « j’ai jamais dit ça, je ne sais pas d’où ça sort », « j’ai répété toutes les rumeurs entendues du quartier », a-t-elle lâché, confrontée à ses premières déclarations. Des rumeurs qu’elle dit avoir transmises aux policiers pour qu’ils retrouvent les meurtriers, « pour qu’on prenne le truc au sérieux ».
La peur affleure dans chacune de ses réponses aux juges, au parquet comme à la défense. Le président de la cour s’est efforcé de ne pas la brusquer. « Je ne veux pas vous mettre en difficulté madame, nous comprenons votre situation », lui a-t-il dit, alors qu’elle avoue vivre « dans la terreur ». Le magistrat lui a rappelé que Brahim Chabane avait été la cible de deux tentatives d’homicide quelques mois avant que son corps calciné ne soit retrouvé dans une voiture, le 29 décembre 2020.
Devant les assises, la jeune femme assure n’avoir rien su du trafic de stupéfiants de celui qui fut « le meilleur papa du monde » pour leur petite fille née en 2019. Elle admet tout juste que « Brahim faisait des conneries à droite à gauche mais ça restait des petites conneries ». « Moi j’allais travailler, lui gardait la petite », raconte-t-elle.
La réaction de la défense a été vive. « C’est inadmissible de dire blanc aux services de police hier et noir à la justice aujourd’hui, vous faites obstacle à la manifestation de la vérité », a critiqué Me Inès Medioune, avocate d’Amine Oualane, l’un des principaux accusés, soupçonné d’être l’un des tueurs de cette opération destinée à éliminer des gêneurs, selon l’enquête. Âgé de 32 ans, cette figure du narcotrafic marseillais a passé près de la moitié de son existence en prison, d’où il est devenu l’un des chefs de la DZ Mafia, qui a imposé dans le sang son hégémonie sur les points de deal de la deuxième ville de France. « Mamine » est également une piste dans l’assassinat, en novembre 2025, de Mehdi Kessaci, cadet de la fratrie, totalement étranger au trafic de drogue. Petites lunettes sur le nez, échangeant des observations écrites avec ses avocats, l’accusé ne perd pas une miette des dépositions.
La cour a aussi entendu la petite amie de Nassim Loubani, l’une des trois victimes. Elle aussi affirme avoir tout ignoré des liens de son compagnon avec le trafic de stupéfiants. À ses yeux, elle fréquentait un jeune homme de 24 ans employé au « service clientèle d’une entreprise », « très aimé de tous », qui, juste avant d’être exécuté, avait fait un aller-retour en Espagne avec des amis.
Après sa déposition, elle a retrouvé sur le banc des parties civiles Amine Kessaci, frère cadet de Brahim Chabane, présent à tous les débats depuis le début du procès. Le jeune adjoint au maire de Marseille, qui demande « justice » pour son frère, pourrait être entendu par la cour en fin de semaine.